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La chanson de Lucy, par Mumu

DVD Plastic Ono Band
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Bonsoir Paris, les Beatles et la presse française
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  • Quand j'étais petit, j'allais demander des autographes à l'entrée des artistes de l'Empire. Cela me faisait fantasmer de penser que derrière cet immeuble et de cette petite porte surgissaient des gens qu'on voyait sur des pochettes de disques ! J'ai rencontré les Crew Cuts, qui avaient fait une version d' " Earth Angel " ; ils étaient très gentils et très sympas. Je me suis dit : " Alors c'est possible donc… Les stars peuvent parler aux gens… " Et c'est quelque chose dont je me suis souvenu plus tard.

  • Les gens ont toujours pensé et dit que John était l'élément agressif, et moi le gentil. Cela a été si souvent répété que j'en étais arrivé à le croire ! Jusqu'au jour où Linda m'a dit : " Toi aussi tu as un côté dur et agressif. Mais qui ne se voit pas de l'extérieur. Je le sais, j'ai vécu avec toi suffisamment longtemps ! " Elle avait raison. Je peux mordre moi aussi, et j'ai vraiment en moi quelque chose de dur. Et elle ajouta : " De toute façon, John était aussi un doux ! " Son analyse était bien meilleure que celle de la plupart des gens. C'est son éducation et sa vie familiale qui avaient obligé John à se montrer dur, sarcastique, toujours prêt à décocher un trait d'humour grinçant. Tandis que moi, j'avais eu une éducation douillette, dans une famille stable. Pas de drames ni de cris, c'était plutôt ambiance : " Encore une petite tasse de thé, mon chéri ? " Du coup, en apparence, j'étais plutôt gentil et coulant. J'aime mettre les gens à leur aise, discuter avec eux, être gentil. C'est agréable d'être gentil ! C'est une philosophie commune à plein de gens d'ailleurs. Mais John et moi n'aurions pas pu rester amis si longtemps s'il n'avait été qu'agressivité et sarcasme, et moi douceur et gentillesse ! En fait, je le malmenais souvent, je jouais les petits chefs, et je pense qu'il appréciait aussi ce côté moins cool. Sinon, ça n'aurait pas fonctionné. Nous avions tous les deux des personnalités aux multiples facettes complémentaires. Mon côté agressif s'occupait du côté agressif de John quand il le fallait, et nos côtés tendres communiquaient également.

  • John était plus introverti, et s'ingéniait souvent à blesser les gens dans l'unique but de se protéger. Moi, je n'ai jamais eu besoin de me protéger, sauf quand un type voulait me frapper, auquel cas je me barrais en courant. Mais si l'on s'en tient aux mots, peu de chose était susceptible de me blesser. Ce n'était pas le cas pour John. Son père n'habitait pas avec lui, et il pouvait régulièrement tomber sur un mec qui lui balançait : " Et ton père, il est où, gros bâtard ? " Sa mère vivait avec quelqu'un d'autre, on appelait ça " vivre dans le péché " à l'époque. Là aussi il y avait des vannes méchantes et faciles à lui balancer. John devait toujours rester sur ses gardes, beaucoup se défendre, et cela forge une personnalité. Je crois que c'était ça, l'équilibre qu'il y avait entre lui et moi. John était caustique et méchant par nécessité, et doux et gentil quand il pouvait baisser la garde. Moi, j'étais le contraire, sympa, sans raison d'être grinçant, mordant ou acerbe, mais je pouvais devenir rude si nécessaire.

  • J'ai aujourd'hui la réputation d'être un bon porte-parole, je suis le " public relation "! C'est une image qui s'est formée avec les années. Le fait est que lorsqu'on veut faire la promotion de quelque chose, il y a un jeu à jouer. Soit vous le jouez, soit vous ne le jouez pas. Très tôt, j'ai décidé que je voulais réussir et qu'il fallait jouer le jeu.

  • Lorsque John et moi avons décidé d'écrire des chansons, l'endroit le plus pratique pour le faire était chez moi, à Forthlin Road. Mon père partait travailler, ce qui laissait la maison vide toute la journée. Je séchais le lycée et John les cours des Beaux-Arts. Bien sûr, c'était plus grave pour moi, parce que lui n'était pas obligé de suivre tous les cours. C'est moi qui prenais le plus de risques.

  • Je me souviens de m'être dit avec John. " Quel nom génial, "Crickets". C'est une grande idée parce que c'est à la fois un insecte et un jeu ! " En fait, ils ne savaient pas que le mot " cricket " désignait chez nous un jeu collectif. Ils ne connaissaient que le petit insecte du Texas, un nom plutôt péjoratif, d'ailleurs. Mais on adorait les noms à double sens. Avec l'humour qui était le nôtre, on en cherchait un qui ait également un double sens. Or, " beetles " désignait également un insecte (NDT : comme tout le monde le sait, " cafard " ou " scarabée "), mais, en l'écrivant " bea " au lieu de " bee ", nous faisions également référence au mot " beat " (NDT : rythme). C'est l'explication officielle, telle que John l'a donnée au cours d'une interview tout en références bibliques : " Nous avons eu une vision, un homme nous est apparu sur une Tourte enflammée (NDT : allusion au Buisson ardent) et nous a dit : "À partir d'aujourd'hui, vous serez les Beatles avec un A." "

  • Mais, récemment, une autre explication est remontée à la surface. On adorait le film de Marlon Brando L'Équipée sauvage, surtout John et Stuart. Dans ce film, il se trouve qu'on entend le mot " beetles ", et ça a dû certainement avoir une influence. C'est John et Stuart qui l'ont choisi un soir. Je me rappelle avoir été mis au courant le lendemain. Ce n'est pas moi qui ai eu l'idée du nom, c'est certain. J'ai juste dit : " Ah ouais ! Chouette ! " Pendant la réalisation de notre documentaire Anthology, nous avons tenu à vérifier cette histoire et on a revu le film :
  • LEE MARVIN (à Marlon Brando) : Tu sais, tu m'as manqué. Depuis que le club s'est séparé, tu me manques. Pas vrai les gars ?
    LA BANDE DE MOTARDS : Ouais !
    LEE MARVIN : Tu nous as manqué ! (Montrant les filles de la bande) Tu as manqué aux "beetles" aussi ! Tu as manqué à tous les "beetles" ! Allez Johnny… "

    En revoyant cette scène, j'ai pensé : " Merde ! En fait, c'était le nom des nanas de la bande ! " Le réalisateur a fait des recherches et a découvert que dans les années 40, " beetles " était un mot d'argot américain qui signifiait effectivement " gonzesses " ! Je trouve ça génial ! Et personne ne l'a jamais relevé à l'époque !

  • Certains, plus vieux que nous, et qui avaient commencé avant nous avaient plus de succès que nous. Le premier groupe de Ringo, Rory Storm and The Hurricanes, avait joué toute une saison dans un camp de vacances. Ils étaient des " professionnels saisonniers " ! Ringo portait une barbe, un costume, et il avait une voiture ! Une voiture, vous vous rendez compte ?! Une Zephyr Zodiac ! Ils avaient une année d'avance sur nous. À l'époque où on sortait à peine de nos culottes courtes, eux étaient déjà sur scène ! Pour toutes ces raisons, ils avaient droit à notre respect.

  • En fait, quand on saluait, nous comptions jusqu'à trois, et nous nous inclinions tous en même temps. Brian pensait que c'était très bien de faire ça, et moi aussi. Brian était très attentif à notre jeu de scène. Son expérience au Conservatoire d'art dramatique de Londres y était sans doute pour beaucoup, et j'avais tendance à être d'accord avec lui. Je ne pense pas que ses idées aient jamais posé problème à l'un de nous, autrement elles auraient été abandonnées. On savait que Brian avait de l'intuition. Quand vous êtes sur scène, vous ne vous voyez pas, il est donc très important d'avoir quelqu'un qui regarde depuis un fauteuil de la salle, et qui vous donne son avis. Les petits mots que nous laissait Brian étaient dans cette optique : " Vous jouez à Neston ce soir. Je compte y obtenir un autre engagement plus tard alors s'il vous plaît mettez vos chemises et vos cravates. " Et on obéissait. C'était le show-biz. On entrait dans le rêve.

  • Les clubs se ressemblaient tous plus ou moins : des filles et de la musique live. Je suis retourné dans des clubs depuis, et j'ai réalisé que ce qui en faisait le seul intérêt, c'était la drague ! Si vous ne draguez pas, ce sont des endroits extrêmement ennuyeux ! C'est très excitant de regarder une fille splendide à l'autre bout de la salle et de lui faire du rentre dedans toute la soirée ! Ca peut valoir le coup. Mais quand vous êtes assis avec votre femme, tout est différent, et j'ai réalisé que c'était pour ça que j'avais arrêté d'y aller.

  • C'était vraiment ça qui motivait plein de jeunes mecs et les incitait à travailler dur. C'est pour ça que vous vouliez jouer dans un groupe : pour ne pas devoir prendre un boulot et pour draguer des nanas. Et bien sûr, une fois que vous êtes aussi célèbre que les Beatles… Nous étions jeunes, beaux et au sommet de notre carrière, nous avions le pouvoir, la célébrité et tout le reste, il était vraiment difficile de résister et de ne pas jouer avec tout ça. Je n'étais pas obligé de faire ça, personne ne forçait personne, c'était l'esprit de l'époque et c'était son attrait. Ca finissait souvent dans l'appartement de quelqu'un. Et quand j'y repense, je me dis que j'ai eu de la chance d'avoir traversé tout ça sans problème.
    Le grand tournant a été l'arrivée de la pilule. La grossesse accidentelle constituait le grand danger, et cette crainte ne nous quittait jamais. C'était délicat, et il fallait toujours être prudent. Quand la pilule est arrivée, le monde s'est déchaîné ! On est passé de l'enfer au paradis. On est entré dans une nouvelle ère où le sexe devenait normal.
    Lorsque nous sommes allés en Amérique, j'avais une mentalité très européene et très libéral sur le sexe. Comme nous étions en train d'y devenir ce phénomène incroyable, nous nous sommes transformés en véritables chasseurs sexuels. Partout où nous allions, nous ne pensions qu'à ça. Nous étions des mecs lâchés en liberté. Tellement content de pouvoir enfin se taper des filles, après tant d'années difficiles… Et comme elles se jetaient littéralement à notre cou, c'était extrêmement plaisant, rien de plus, rien de moins. J'étais très libre. Je sortais avec beaucoup de filles. Je pensais que c'était normal, j'étais un jeune célibataire, et je n'en avais pas honte du tout, je me sentais bien dans ma peau.
    Mon père me disait toujours : " De mon temps, il fallait faire attention à la syphilis, à la blennorragie… " Je répondais : " Nous n'avons plus à nous en soucier à présent. " Lui : " Et aussi à ne pas mettre la fille enceinte. " Moi : " Aujourd'hui, elles prennent la pilule ! " J'avais l'impression qu'au moment précis où j'étais entré dans le jeu toutes les restrictions et les dangers avaient sauté. Les mecs de ma génération s'affolaient : " Mon Dieu, y a plein de nanas partout en minijupes, et qui veulent bien coucher ! " En fait, à un moment, ça devenait même bizarre de ne pas coucher ! Et Aujourd'hui, cela me fait penser à cette image de Moise ouvrant les flots. Dès que notre génération est passée, le passage s'est refermé derrière lui. Je n'envie vraiment pas les jeunes d'aujourd'hui. La philosophie générale de l'époque était : " Jolies nanas, minijupes, amour libre, all you need is love. "
    Vivre chez les Asher m'a donné une base, une liberté et une indépendance. Et ce parce que je n'étais pas marié avec Jane ? J'étais très libre. Je me souviens que John m'enviait beaucoup. Il me demandait : " Si tu sors avec une autre fille, que va dire Jane ? " Je lui répondais : " Je me fous de ce qu'elle pense, on n'est pas marié ! Nous avons une relation très rationnelle, très réfléchie. " Il était très jaloux, parce qu'il ne pouvait pas faire la même chose. Il était marié à Cynthia, mais il bouillait littéralement à l'intérieur. Il essayait d'être un bon mari, mais on sentait bien que c'était au-dessus de ses forces. Le mariage se craquelait, et tout ce qu'il pouvait faire était de colmater les brèches en restant à la maison. Du coup il déprimait.
    De toutes ces filles que j'ai rencontrées et avec lesquelles j'ai été en relation, je n'ai rien retenu. Et je ne veux pas vraiment me souvenir de ce qui s'est passé, merci bien. On prend quelques verres, on est un peu gai et, vous savez comment ça se passe, on se retrouve chez quelqu'un… Le seul sentiment que je garde de tout ça est un sentiment de soulagement. J'ai effectivement l'impression d'avoir fait des trucs un peu choquants. Mais je suis heureux d'avoir connu cette période un peu dingue, parce que je me suis souvent trouvé trop sage comme mec…
    Ce qui est bien, c'est que je n'ai pas terribles secrets à cacher. Je n'ai jamais rien eu à dissimuler. C'était ça que cherchaient les journaux. Ils auraient adoré que j'entretienne une demoiselle quelque part dans un appartement à mon nom. Je n'ai jamais fait de choses comme ça. C'étaient des aventures d'une nuit avec la personne que je croisais et qui avait envie de s'amuser un peu.

  • Nous faisions du lèche vitrines sur Charing Cross Road où Dick James, notre éditeur, avait ses bureaux quand Mick et Keith passent devant nous en taxi. Du côté Stones, ils étaient nos alter ego puisqu'ils étaient devenus les auteurs compositeurs du groupe et travaillaient en duo. " Eh ! Vous nous déposez quelque part ? " On est monté avec eux. On était tous les quatre dans le taxi et Mick a demandé : " On est en train d'enregistrer ! Vous avez des chansons ? " Nous : " Aaah… Oui, bien sûr ! On en a une ! La chanson de Ringo ! Vous pourriez la faire en single ! " Ils l'ont prise et l'ont traitée à la Bo Diddley.

  • Je l'ai écrite au lit. Je gardais toujours un crayon et du papier à côté de mon lit, parce que j'arrive à écrire dans le noir, même si parfois les lignes se chevauchent. J'ai écrit cette chanson qui s'appelait " Suicide " et qui était très " cabaret " : " If when she tries to run away and he calls her back she comes… It's okay, because she's under both his thumbs… (Si lorsqu'elle essaie de s'enfuir il l'appelle et qu'elle revient… C'est pas un problème, parce qu'il la mène à la baguette…) " Je trouvais que ce genre de connerie faisait très Sinatra ! " She'll limp along to his side… I call it suicide ! (Elle reviendra vers lui en claudiquant… Moi j'appelle ça du suicide !) " C'était terrifiant comme chanson ! Horrible ! Mais il faut bien passer par tous les styles avant de trouver le sien. Je n'avais qu'un couplet, alors j'en ai cherché un second.
    Et le plus drôle, c'est que bien des années plus tard, Sinatra m'a réellement appelé à Abbey Road ! Et ça a été un grand moment quand l'un des ingénieurs est venu me dire : " Paul, Sinatra te demande au téléphone ! " J'ai dit : " Oh, j'arrive dans une minute ! " Il m'a demandé une chanson. Alors j'ai retrouvé ce morceau, j'en ai fait une maquette et la lui ai envoyée. Apparemment, il a cru que je me foutais de sa gueule ! Ma collaboration avec Sinatra s'est terminée en eau de boudin ! Je crois qu'il n'a pas compris que le morceau était ironique. C'était juste une petite fantaisie autour du mot " suicide ", ça ne parlait pas d'un vrai suicide physique. Quand une fille se laisse maltraiter par un mec, d'une certaine façon elle se suicide. Je crois qu'il a renvoyé la maquette. Quand j'y repense, je suis plutôt content qu'il ne l'ait pas faite, ce n'était pas une bonne chanson. C'était juste un petit délire d'adolescent.

  • C'est un sujet délicat qu'il faut évidemment aborder si l'on ne veut pas être totalement malhonnête. C'était sympa à l'époque, parce que c'était la découverte des drogues douces, et la première fois est toujours la meilleure. Après avoir vu l'Amérique, nous voulions élargir notre horizon. On a rencontré Dylan, et découvert le cannabis, comme une grande partie de notre génération. Nous pensions que la consommation de cannabis était plus adulte et moins irresponsable que celle de whisky-Coca, qui avait été notre grand truc jusque-là. Qu'est-ce qui pousse les mômes à fumer des cigarettes quand ils ont quatorze ans ? Les autres. Ils ont l'impression d'être plus vieux, plus " dans le coup ", et c'est très important à cet âge-là de se sentir " dans le coup ". Et je suppose que ce fut la même chose pour nous. Dès que le cannabis est entré dans nos vies, notre style d'écriture est devenu plus surréaliste, plus abstrait. C'était la première fois que j'étais exposé à tant d'influences nouvelles, j'avais le temps et l'envie de les explorer. Et c'est le cannabis que je dois remercier pour ça.
    C'est Bob Dylan qui nous a branchés sur le cannabis en Amérique, ça nous a donné une sensibilité nouvelle très différente. La première fois où nous avions entendu parler de cannabis, ce fut à travers l'anecdote de cette femme de ménage du théâtre Hammersmith Odeon qui avait dit à quelqu'un : " Ce Ray Charles, quel salopard ! Il doit vraiment payer ses musiciens au lance-pierres ! Hier soir, j'en ai vu deux en train de se partager la même cigarette dans les toilettes ! " Avec Dylan, on entrait dans cette nouvelle sensibilité. Il y avait quelque chose de mauvais dans le cannabis, et je savais qu'il fallait faire attention, j'étais conscient que cela pouvait mal finir. La déchéance, l'héroïne et les drogues dures n'étaient jamais très loin. Mais le cannabis était un territoire sans danger, et pendant quelques années, tout le monde est resté dans la zone protégée. Au lieu de fumer des clopes en descendant du whisky-Coca, on fumait des joints en sirotant du vin.
    Aujourd'hui, je déteste parler drogue, parce que tout a changé. Dès que vous abordez le sujet, quelqu'un vous tombe dessus, alors j'ai décidé de ne plus donner mon avis à moins que l'on insiste vraiment pour le connaître ! Je pense que la formule " Dites non à la drogue " est débile. L'autre jour, dans un magazine féminin, j'ai lu une lettre du style : " Il fume du cannabis, que dois-je faire ? Il ricane quand j'essaie de lui en parler, il me dit que ce n'est pas dangereux… " J'espérais que la réponse serait : " Rassurez-vous, ce n'est pas vraiment dangereux. Si vous l'aimez, si vous lui en parlez, dites-lui simplement de garder ça dans la remise au fond du jardin… " J'espérais une réponse raisonnable. Au lieu de ça, on a eu droit au " Non ! Non ! Toutes les drogues sont nocives ! Toutes les drogues sont diaboliques ! Le Librium, vous pouvez y aller ! Le Valium, ce n'est pas un problème ! Les cigarettes, c'est bon ! La Vodka, aussi ! Mais le cannabis, ouuuuuh ! " Je déteste cette attitude irresponsable. C'est comme si les Sixties n'avaient jamais existé. J'ai l'impression que nous avons fait un bond en arrière dans une machine à remonter le temps, et qu'elles vont arriver.
    " Got To Get You Into My Life " est une chanson que j'ai écrite juste après avoir découvert le cannabis. Jusque-là, j'étais un mec simple, très " classe ouvrière ", mais lorsqu'on a commencé à fumer, j'ai vraiment eu l'impression que nous nous sommes élevés à un autre niveau de conscience. Apparemment, il y avait peu d'effets secondaires, contrairement à l'alcool ou à d'autres trucs comme les pilules, dont je me tenais bien à l'écart. J'aimais bien la marijuana. Je n'ai pas traversé de moments difficiles avec l'herbe, c'était une drogue qui m'ouvrait l'esprit.
    " Got To Get You Into My Life " était une chanson sur ça, ça ne s'adressait pas à une personne, ça parlait de Cannabis. C'était une ode à la fumette, comme d'autres pouvaient écrire une ode au chocolat ou au bon vin. Ce n'était pas la première fois dans l'Histoire que quelqu'un faisait ça, ça correspondait simplement à ma rencontre personnelle avec le Cannabis. Je n'ai pas franchement changé d'avis sur le sujet, mais si aujourd'hui quelqu'un me demande un conseil, je réponds qu'il vaut mieux rester clean. C'est encore ce qu'il y a de mieux. Mais dans un monde stressant comme le nôtre, je pense que le Cannabis est la meilleure des substances calmantes. J'ai bu de l'alcool, j'ai fumé du Cannabis, et des deux drogues, c'est le Cannabis la moins dangereuse. Les gens qui en prennent sont plus enclins à s'endormir qu'à sortir tuer quelqu'un. C'est une substance plutôt inoffensive. Dans mon esprit, je l'ai toujours associée au Calumet de la Paix des Indiens.

  • Je l'ai jouée à George et Ringo. Ringo m'a dit : " C'est joli ! Mais je ne pense pas que je puisse faire de la batterie là-dessus… " George : " Oui, c'est très joli… Je vois pas ce que je peux y faire non plus… " John : " Je trouve rien moi non plus. Je crois que tu devrais la faire tout seul. C'est vraiment une chanson solo. "
    Alors c'est ce que j'ai fait, juste moi et ma guitare. Et là, George Martin a eu l'idée d'ajouter un quatuor à cordes. J'ai dit : " Non… Je le sens pas… " Lui : " Mais si ! Je l'entends dans ma tête, ça fonctionnera ! " Moi : " Un quatuor à cordes, c'est très classique, ça ne m'intéresse pas vraiment… " Mais il m'a répondu, intelligemment : " On n'a qu'à essayer juste pour voir, si on déteste, on l'enlèvera. C'est de toute façon très joli juste avec ta voix et la guitare. "
    Les gens pensent que nous écrivions les musiques et George Martin tous les arrangements… Cela ne se passait pas comme ça. Celui qui avait écrit la chanson allait chez George écrire l'arrangement avec lui !.. Et c'est ce que j'ai fait pour Yesterday. Je suis allé chez lui, et nous avons passé deux heures très agréables, devant des feuilles à portées et nos tasses de thé ! Je me rappelle que pendant cette séance d'écriture, George m'a expliqué comment Bach écrirait l'arrangement pour un chœur, ou un quatuor vocal. " Voilà comment Bach aurait fait… "
    C'était chouette. Pour moi, c'était comme un cours. J'ai découvert ces petites astuces en route. Un vrai cours académique m'aurait tout appris d'un coup, mais je n'en avais pas envie. J'apprends sur le tas. La musique est pour moi quelque chose de magique et d'innocent et je ne veux pas que ça devienne comme des devoirs à faire à la maison, ça gâcherait tout le plaisir à mes yeux !
    Alors George m'a montré l'arrangement, j'ai trouvé ça ravissant, et on a fait toute la chanson comme ça, très simplement, pour un quatuor à cordes. Mais à un moment précis, j'ai demandé à George : " Et maintenant, le violoncelle ne pourrait-il pas faire quelque chose de bluesy, de décalé, différent du style du reste de l'arrangement ? " Lui : " Bach n'aurait certainement pas fait ça, ha ha ha !.. " Moi : " Raison de plus ! " C'était ce qu'on faisait toujours : injecter un petit truc rien qu'à nous. C'était ma chanson, mes accords, tout était à moi, mais parce que l'arrangement était à présent celui de Bach, j'avais besoin d'y mettre encore un truc à moi pour redresser la balance. Alors j'y ai introduit un accord de septième, assez inédit. On appelait ça une note bleue, et c'est resté un peu célèbre.

  • Maintenant, je me rends compte que la plupart des gens vivaient des petites vies vraiment ordinaires pendant que nous, nous chevauchions cet incroyable ouragan psychédélique! Nous trouvions tout à fait normal de fumer beaucoup de Cannabis et de traîner très tard le soir! Il y avait quelques endroits où vous pouviez allumer un joint sans qu'on vous fasse les gros yeux: chez Brian Jones, chez Robert, chez Miles, , chez John Dunbar et chez moi... Le 29 Lennox Gardens était l'un de ces endroits initiatiques.

  • J'ai connu Marianne Faithfull directement à sa sortie du couvent! Je l'avais rencontrée chez les Asher et je la voyais régulièrement. C'était une jolie petite chose virginale. Je me souviens d'avoir lu une interview d'elle à l'époque, où elle disait: " Je veux tout essayer. Tout et n'importe quoi ! " Et j'ai pensé: " Oh là!... Doucement Marianne... Tu sors à peine du couvent et tu veux tout essayer ?...

  • Je préparais des bandes chez les Asher. J'avais deux magnétophones Brenell. Je faisais des petites expériences avec les magnétos quand j'avais une après-midi de libre, c'est-à-dire assez souvent. Je pouvais veiller jusqu'à 3 heures du matin et dormir jusqu'à 2 heures de l'après-midi. C'était une période très libre et informelle pour moi. J'avais pas à me lever pour m'occuper d'un bébé, j'en avais pas à l'époque! Alors toute la journée, je faisais mes petits trafics. Des trucs déjantés où je mélangeais plusieurs enregistrements. En fait, je faisais tout ça parce que je savais que le soir, j'allais forcément atterrir chez quelqu'un, et si je pouvais amener un peu de musique intéressante, c'était super, que ce soit Ravi Shankar, Beethoven ou Albert Ayler, qui m'intéressait aussi beaucoup.
    Je me suis mis à faire plein de petites bandes, des " tape loops ", des boucles. J'avais un petit flacon de " colle EMI " avec laquelle je faisais des collages potables. J'essayais d'éviter le petit clic que faisait la jointure lorsqu'elle passait devant la tête de lecture, mais je n'y arrivais jamais... J'ai fini par laisser les petits clics pour marquer des rythmes et je réenregistrais par-dessus. Sur les magnétos, il y avait une tête d'effacement. C'était censé effacer le précédent enregistrement pour faire de la place au nouveau, mais si vous l'enleviez, plus rien ne s'effaçait. Pour faire une boucle, il fallait être très rapide. Vous ne pouviez pas à chaque fois vous arrêter pour vérifier ce que vous veniez de faire, parce qu'à chaque passage, une nouvelle couche d'enregistrement se superposait. Et si vous vous arrêtiez de faire du bruit, le magnéto réenregistrait une nouvelle couche de silence estompait la qualité de l'enregistrement précédent.
    J'ai établi quelques règles: si je voulais qu'un son se détache de l'ensemble, il devait être enregistré en dernier avant que j'arrête la boucle. Il ne fallait pas que j'aie la bonne idée au début! Si je voulais un son d'ambiance dans le fond, les premiers sons faisaient l'affaire parce qu'ils s'estompaient au fur et à mesure que la boucle tournait. Il fallait savoir quand arrêter le magnéto. C'était comme la peinture.
    Sur les boucles, j'enregistrais surtout des sons de guitares, des voix, ou du bongo. Après, je les copiais sur l'autre magnéto Brenell, pour faire toute une suite de boucles. Alors ça pouvait commencer par un son d'abeilles pendant quelques secondes, puis ça ralentissait, un écho pouvait surgir, puis des violons aigus ou des guitares accélérées. Les guitares sonnaient comme des mouettes. C'était des petits sons géniaux, et j'avais de grands projets. Je voulais en faire des petites symphonies, faites entièrement avec des boucles dont je variais la vitesse de lecture. Je transférais tout sur une cassette depuis mon Brenell. Et c'est cette cassette terminée que j'amenais chez John Dunbar. Les petits magnétos à cassettes Philips venaient juste d'être inventés, et on pouvait les brancher sur la stéréo pour les écouter sur les grosses enceintes! Puis j'enchaînais sur une musique de Julian Bream, " Courtly Dances " tiré de l'opéra de Benjamin Britten " Gloriana ", qui est un grand morceau de guitare et qui durait un bon quart d'heure. Je faisais le DJ.!... C'était des moments dingues, vraiment déjantés.
    On allumait un joint, on buvait peut-être un verre de vin, et c'était parti pour toute la soirée. On écoutait la musique, on parlait un peu, et on repassait de la musique. Voilà ce qu'on faisait. Tout ceci ne collait pas avec mon image de " Beatle-mignon-gentil-qui-écrit-des-ballades " ou je ne sais quoi!... Je détestais cette image! John était censé être le cynique, l'intelligent, l'intellectuel! Mais en fait à l'époque, c'était le contraire! John arrivait de Weybridge, il s'installait et il me disait: " Putain, je suis jaloux de tout ça ! " Il voulait se libérer, ce qu'il fit, mais plus tard!

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